Peut-on encore exporter vers la Russie via un pays tiers ?

Lorsque les premiers paquets de sanctions européennes ont été introduits début 2022, nous avons supposé qu’il ne faudrait pas longtemps avant que des entreprises nous contactent pour gérer des exportations vers la Russie transitant par des pays membres de l’UEEA. Nous avons pris d’emblée la décision de ne pas nous impliquer dans ce type d’opération. Ce qui nous a surpris au fil des années, c’est le peu de demandes que nous avons effectivement reçues : en quatre ans, une seule entreprise nous a formulé ce type de demande, et il a été simple de lui expliquer pourquoi nous ne pouvions pas l’aider. La raison est pratique plutôt que morale. Celui qui triangule des marchandises dispose de moyens pour le faire qui ne passent pas par la certification légale d’une agence comme la nôtre. La documentation que nous produisons est destinée à des produits entrant légalement sur un marché, non à des marchandises transitant par des juridictions auxquelles elles ne sont pas censées parvenir. Pour ce type d’opération, nous ne sommes tout simplement pas utiles.

La question reste néanmoins fréquente chez les exportateurs qui réfléchissent à leurs options de bonne foi. Elle mérite une réponse claire.

La triangulation de marchandises profite à la Russie, à haut risque pour l’exportateur

La logique commerciale derrière la triangulation paraît simple sur le papier : acheminer des marchandises via un pays tiers pour atteindre un marché autrement fermé. Le problème réside dans la répartition des risques. La Russie reçoit les produits dont elle a besoin. L’exportateur, en cas de problème, n’a de recours légal nulle part.

Même lorsqu’une expédition triangulée atteint sa destination finale sans incident, la position de l’exportateur reste structurellement exposée :

  • Aucune protection juridique dans aucune juridiction : ni le pays d’exportation ni la destination finale ne reconnaît la transaction comme légitime
  • Exposition directe au droit des sanctions de l’UE, qui depuis 2024 traite la contournement délibéré comme une infraction pénale dans plusieurs États membres
  • Aucun recours contractuel en cas de non-paiement, de litige sur la livraison ou de saisie de marchandises
  • Dépendance vis-à-vis d’intermédiaires dans des juridictions opaques, opérant sous des arrangements non exécutoires devant un tribunal
  • Surveillance active d’OLAF et des autorités douanières nationales, qui suivent les flux commerciaux via les pays de transit connus et ont déjà démantelé des schémas impliquant des centaines d’expéditions et des dizaines de millions d’euros

Le 20e paquet de sanctions de l’UE, adopté en avril 2026, a rendu la direction clairement visible. Pour la première fois, l’UE a activé son instrument anti-contournement directement contre un pays tiers, interdisant les exportations de produits spécifiques vers le Kirghizistan pour prévenir leur réexportation vers la Russie. Le Kirghizistan est le premier pays nommé dans ce cadre. L’instrument existe précisément pour être utilisé à nouveau.

Les chiffres replacent la situation dans son contexte

Les exportations de l’UE vers la Russie sont passées d’environ 8 milliards d’euros par mois en février 2022 à environ la moitié un an plus tard, et ont continué de baisser. La part de la Russie dans les exportations extra-UE est tombée de 3,8 % à 1,4 % entre février 2022 et fin 2023, selon Eurostat. La contraction cumulée représente des centaines de milliards d’euros.

Face à cette échelle, le total des exportations du Kirghizistan vers la Russie en 2025 s’est élevé à 493 millions de dollars, dont les machines, l’électronique et les équipements optiques représentent moins de 200 millions de dollars, selon les données UN COMTRADE. Ce chiffre inclut des échanges parfaitement légaux. La triangulation existe, mais sa contribution mesurable pour combler le vide laissé par les sanctions occidentales reste marginale, car les pays intermédiaires ne disposent pas de la capacité logistique et financière nécessaire pour absorber et redistribuer des volumes d’une telle ampleur.

La Russie ferme également la voie de la certification

Il existe une seconde forme de triangulation, moins visible mais tout aussi problématique : la voie de la certification. Ici, la logique s’inverse. Les marchandises triangulées via des pays tiers servent les intérêts russes, car la Russie reçoit des produits qu’elle ne pourrait autrement pas importer. La certification EAC obtenue via des pays tiers va à l’encontre des intérêts russes, car elle réduit le contrôle de Moscou sur ce qui entre sur son marché et sur la manière dont c’est documenté.

Un certificat EAC émis au Kirghizistan par un organisme intermédiaire pour un fabricant étranger qui ne peut pas opérer directement par les voies russes est précisément le type de document que les autorités douanières russes ont commencé à scruter et, dans un nombre croissant de cas, à rejeter à la frontière. Les conséquences pour les exportateurs qui ont compté sur cette voie sont sérieuses : un certificat EAC bloqué à la douane russe signifie une expédition qui ne peut pas être dédouanée, sans voie légale de recours.

Où se trouvent les vraies opportunités

Le Kazakhstan et l’Ouzbékistan sont des marchés en croissance avec une demande d’importation réelle, des investissements actifs dans les infrastructures et aucune restriction d’exportation de la part de l’UE. Les deux pays attirent l’intérêt des fabricants européens précisément parce qu’il n’existe pas de tensions géopolitiques autour du processus d’exportation et de certification : les règles sont claires, le cadre est stable, et la documentation ne comporte pas les risques qu’elle implique aujourd’hui pour les envois à destination de la Russie. Le tableau complet de ce qu’implique l’exportation vers le Kazakhstan et l’Ouzbékistan est présenté dans notre guide dédié.

Si votre entreprise évalue des options d’exportation dans l’espace post-soviétique, contactez-nous pour évaluer quels marchés correspondent à votre produit et à quel processus de certification vous pouvez vous attendre.

Catégorie : Actualité, Marquage EAC
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